Pasquier-Anjou – 8 : 29.



Aparté : la photo en illustration a été honteusement empruntée à une jeune photographe de talent : Sophie LE Hay (sorry ! ! !)



Le siège à l’encan.

Le bus est finalement reparti. Un homme s’étire depuis l’avant du véhicule, gesticulant, semblant interpeller tous les usagers :

- Allez mesdames messieurs, on fait un petit effort ! Il me reste une place « single » ici à l’avant. Inoccupée depuis deux arrêts, vous n’aurez pas le désagrément de vous asseoir sur un siège chauffé par autrui. Le chauffage se trouve de l’autre côté de la rangée, donc pas de risque d’air chaud directement sur les jambes et donc pas de gonflements intempestifs ou de varices à l’horizon ! Le siège lui-même n’a jamais subi les affres de la dégradation, pas un chewing-gum collé … Allez qui commence ?

- Moi ! Je suis déjà fourbue, j’ai un gros sac de commission à aller remplir et ce soir faut encore que je fasse manger mes trois gamins après les avoirs récupérés à l’école !

- Bravo madame ! On place la barre plutôt haut pour ce lot !

- Attendez, moi je suis enceinte ! J’en suis à mon sixième mois et là, j’ai du mal à respirer !

- Moi aussi je suis enceinte et j’accouche dans quatre semaines !

- Oui mais moi, j’ai déjà fait une grossesse extra-utérine, j’ai dû avorter et mon gynéco m’a dit que ça ne se présentait pas sous les meilleurs auspices !

- Allez madame,un effort qu’avez-vous à répondre ? Une autre enchère peut-être mesdames messieurs ?

- Moi …

- Oui monsieur allez-y on vous écoute ? Carte vermeil ? Un triple pontage ?

- Non monsieur, je suis ancien combattant, décoré de la résistance, et je tenais à dire que je n’avais aucunement la volonté de prendre cette place et que je mets un point d’honneur à la céder à une femme !

- Merci, monsieur …

- Et alors, j’ai été déporté, moi ! Et ce n’est pas pour autant que je fais le joli cœur !

- Mesdames, messieurs, on s’égare … Il faudrait songer à attribuer cette place avant le terminus tout de même !

- Attendez ! J’ai eu la polio moi et la position debout m’est très difficile à cause de ma jambe droite !

- Une surenchère ! Bravo madame, bel effort !

- Et moi ! J’ai 55 ans, j’ai perdu mon emploi, mon mari m’a abandonné avec les enfants et je suis sous anti-dépresseurs ! Faut que je m’assoie ou je défaille !

- Allons, allons madame, un peu de dignité, nous ne sommes pas là pour étaler notre vie privée !

- Allez messieurs dames, on s’active. Qui dit mieux ? L’Algérie ? Une balle dans le bras ?

- Un accident de moto à vingt et un ans ! Rotule gauche arraché, écrasement du pied gauche, je boite depuis ?

- Messieurs, nous en sommes bien loin ! C’est Madame à ma droite qui tient l’enchère avec sa poliomyélite … Alors, j’attends, on se décide ! »

La cohue debout bouillonne. Les participants se scrutent. La place est fortement convoitée.

- Une fois, deux fois, personne ne relève l’enchère ? Je vais attribuer le siège à madame ? Non, Alors trois fois adjugé à madame ! Prenez donc place ! Ah mais je vois une banquette qui se libère ! Mesdames messieurs ! Suivez bien ! Il y aurait-il ici un homme et une femme esseulés qui souhaiteraient lier amitié ?


Le narrateur.

A ce stade du récit, je découvre deux faits :

D’une part, je soliloque beaucoup.
D’autre part, je place arbitrairement l’action de ce récit le matin à l’aller.

Le fait que je ne parle qu’à moi-même est simple. Je m’édifie en silence dans le bus. Je poursuis un exercice matinal commencé chez moi et je n’ai pas la prétention d’en faire profiter les autres. Et surtout, au vu de leurs grises mines à tous, je n’ai pas envie de les perturber et de déclencher chez certains un soupir d’exaspération.

Pourquoi ne pas avoir choisi le trajet retour ? Il est entendu que le prétexte – oui, le prétexte – de ce livre énoncé en introduction est l’apparentement entre le trajet matinal et une espèce d’éclosion de l’individualité du narrateur par confrontation avec ses contemporains, dans le bus.

Ou plutôt, pourquoi ne pas avoir mis en parallèle l’aller et le retour ?

Le bus ne réalise-t-il le même trajet à l’aller comme au retour ?

D’accord, ce ne sont pas les mêmes passagers. Si je prends le bus approximativement à la même heure tous les matins, mon horaire de retour est beaucoup plus fluctuant. D’une part, je ne finis pas de travailler à heures fixes et d’autre part, je sacrifie avec plaisir à l’heure de l’apéritif une fois quitté le bureau.

J’ai une quantité d’événement qui me vient à l’esprit concernant mon trajet aller mais assez peu à propos des trajets retour. Troublant. Est-ce à dire que je dors durant le trajet qui me ramène le soir chez moi, écrasé par l’éreintante journée de travail que je viens de conclure ?

Non. Et je suis catégorique.

Mais le soir, mes camarades d’infortune matinale ne sont pas là. L’esprit n’est pas à l’écoute des autres.

C’est assez perturbant pour qui souhaite intéresser les lecteurs sur un voyage initiatique à bord d’un transport en commun. Pas moyen de s’esclaffer : « C’est beau un bus la nuit ! » … D’autant plus que ce bus traverse Paris, les grands boulevards, les Champs Elysées. Il suffirait pour moi de situer l’action aux Fêtes de fin d’année et je vous ferais un festival de chatoiements et de lumières en tout genre ! Oui, mais le propos n’est pas de rédiger un guide touristique. Sinon la présentation serait tout autre : un arrêt par chapitre, définition et histoire du lieu, balade sommaire dans les rues adjacentes, principaux monuments, hôtels et bons restaurants …

Tenez, regardez :

Je commence avec ma vision des transports en commun. Je vous explique en guise d’introduction que le bus personnifie le chausse-pied de mon individualité. Vous me voyez sortir de chez moi, prendre le bus et vous narrez les petites péripéties hautes en couleur qui égayent le chemin en direction de mon lieu de travail. Cette narration en crescendo pourrait parfaitement être contre balancée par une narration decrescendo dépeignant mon retour à la case départ. Et entre les deux, le nœud de l’intrigue : ma journée de travail.

J’y ajouterais les facéties plus ou moins imaginaires des autres collaborateurs, de mon employeur, ainsi qu’une sublime césure pittoresque sur la cantine. Je m’en donnerais à cœur joie pour vous amuser avec la nourriture. Et puis, forcément, suivraient la somnolence consécutive à la digestion, les rendez-vous clients, les déplacements, le traitement circonstancié d’un dossier, les affres du salarié en pleine réflexion, les pauses à la machines à café, l’extinction de l’ordinateur, l’enfilage du manteau, la salutation des collègues à la cantonade, l’ascenseur et le pas rapide en direction de l’arrêt du bus …

Une belle autofiction, quoi ! Avec un maximum d’introspection à la limite de l’indécence. Il en est hors de question pour la simple raison que j’exècre ce style littéraire.

Je demande au bus de faire une pause. Merci.

Je conçois que le genre de l’autofiction peut donner lieu à de remarquables ouvrages. Certaines biographies romancées – pour définir cette catégorie littéraire – peuvent s’enorgueillir de styles véhéments, forts ou d’une maîtrise magistrale de la langue française. D’autres dépeignent à merveille des situations pittoresques, tragiques. Elles transmettent parfaitement aux lecteurs la charge émotionnelle que ressentait l’auteur à l’écriture. Malheureusement, l’actuelle majorité de ces romans ne font qu’étaler à l’envi le misérabilisme intimiste qui inspire leurs auteurs.

Et j’illustre mon propos. Je pourrai écrire cela :

Extrait :

« Décidemment, les capsules « Expresso » ont un arôme bien plus affirmé que les « Caffé forte » ! Je gagnerai tout de même à remplacer, avantageusement, les moitiés de sucre par de l’aspartame. On a beau avoir une activité sédentaire, ce n’est pas une raison pour négliger sa condition physique et son hygiène alimentaire.

Le rendez-vous avec Lambert se profile à l’horizon. Ai-je pensé à réserver la salle de réunion ? Le dossier Lambert … Que dire sinon rien ? Rachat du principal concurrent. Secteur de la fabrication de vérins hydrauliques pour engins de manutention. Franchement on ne pouvait pas rêver plus sexy. J’étais censé lui préparer le plan de financement de l’acquisition. Merde ! Il vient avec son banquier ! Enfin, banquier c’est un bien grand mot. Caissier serait plus approprié pour ce lourdaud de bouseux qui confond actif et passif. Penser à justifier l’opération et la nécessité de son financement avec emprunt par la synergie que dégagera la fusion des deux entités. Répéter plusieurs fois le mot « synergie » et illustrer par « un plus un égal trois », les banquiers aiment toujours. Tiens, je vais glisser deux ou trois autres dossiers client dans le dossier Lambert, ça leur donnera l’impression que j’ai effectivement suer sang et eau à noircir du papier sur leur cas. Ca ne tiendra jamais avec le niveau cumulé de rentabilité des deux sociétés. Quoique sur mon étude prospective, ça passe confortablement, après, je ne suis pas le trésorier du groupe ! Et puis s’il faut renégocier en cours de route l’échelonnement de la dette, ça fera encore des honoraires ! »

Plus fort :

« Je scrute nonchalamment les toits de Paris par la baie vitrée de mon bureau en ce jour un peu gris. Paris est une belle ville. Elle répond parfaitement à mon ambition. Un jour peut-être, devrais-je partir pour Londres ou New York. Mais l’instant est ici, au cœur de Paris. Je suis bien conscient de ne pas être le seul provincial à avoir réussi en venant conquérir la capitale. Et pourtant, je ne peux réprimer un certain contentement devant le parcours accompli.

Tant d’abnégation, de renoncement sans aucune compromission, de don de soi, de ses propres capacités pour me hisser à cette altitude d’où l’on côtoie les puissants. Je pourrai aisément me laisser bercer par cette douce sensation de vertige. Mais il n’en sera rien. Le chemin est encore long et m’appelle constamment. Il ne tient qu’à moi de continuer cette course en solitaire … »

Pire :

« Cette jeune stagiaire est un appel au meurtre. Elle ondule son corps élancé d’un bureau à l’autre. A chaque apparition, les parois vitrés de l’office se transforment en autant d’écrans braqués sur un podium dédié à la beauté de cette ondine défilant. Je sais et je suis le premier à le répéter, il est une règle d’or à ne jamais violer : ne pas avoir d’aventure sur son lieu de travail. Et pourtant comment résister à ces appels maladroits et bon enfant quand son pull en mohair laisse paraître ses deux petits seins blancs. De surcroît, elle offre un atout imparable : c’est une stagiaire, plus prosaïquement, une fois passées les chaleurs de l’été, l’impudente retourne à ses bancs d’école ! Oui mais son diplôme en poche, elle pourrait être embauchée ici.

Mes atermoiements sont sans limites … »


Voyez comme l’ennui s’installe à moindres frais. Et je n’ai fait qu’évoquer le lieu de travail. Sont-ce cela les tourments de l’écrivain ? Faut-il susciter l’intérêt du lecteur ou seulement le divertir ? Et comment divertir sans éveiller l’intérêt ?

Il est aisé de considérer le lecteur comme un voyeur avide, n’est-ce pas ?

Dois-je dés maintenant réfléchir à une version « métro » de ce livre ? L’action peut-elle se situer dans le hall d’embarquement d’un aéroport ? Ou dans une salle des pas perdus ? Aurai-je l’outrecuidance de vendre ce livre à un éditeur comme l’acte de naissance improbable d’une collection entière dédiée aux « voyageurs du quotidien » ? Trouverai-je un jour le courage d’écrire une formidable fiction sur les aventures du co-voiturage en milieu urbain ?

Ou ai-je donc rangé mon édition de « Sur la route » de Kerouac ?


Le trajet matinal est une fin en soi. Le trajet retour n’est qu’un vecteur. Je m’explique. Le matin, prendre pied dans le bus, c’est vivre une aventure. Le soir, le bus n’est plus qu’un intermède mécanisé entre mon bureau et mon domicile. C’est une parenthèse dans l’espace-temps : l’aller est une singularité. Le parallèle serait patent si tant est que je subisse le processus inverse au retour : une forme de déconstruction. Cependant, le processus engendré le matin et finalisé dans le bus ne s’arrête qu’à l’instant où je sombre dans les bras de Morphée.

Et pour tout dire, je m’adonne facilement le soir à un plaisir que je partage avec nombre des usagers du bus : je lis.

Je lis aussi le matin, c’est un fait. Je lis souvent le journal d’ailleurs. Cette lecture informative a de plus l’avantage de faire office de paravent tant pour me protéger des autres que pour me ménager un certain espace vital. Toute personne s’approchant de trop près de mon journal déclenche automatiquement le tressaillement de mes deux mains pour lui faire entendre le froissement du papier et ainsi lui signifier la proximité d’un journal grand ouvert induisant un lecteur derrière. Généralement la prudence circonspecte et légendaire des usagers des transports en commun fait le reste : le quidam en question n’ose bousculer mon journal et perturber ma saine lecture.

Cependant, le matin, que je lise un livre ou un journal, je reste en alerte face aux agissements de mes contemporains. Ma lecture est biaisée voire stoppée par la contemplation des autres usagers qui vont et viennent lors de mon trajet. Ma lecture est somme toute assez factice, pour ne pas dire qu’elle est purement et simplement une façade.

Nonobstant, j’ai constaté que les gens lisaient énormément dans les transports en commun et plus précisément dans le bus. Le livre de poche prend toute sa signification en ce lieu exigu. Il est effectivement plus difficile de transporter un gros volume, sauf, pour les hommes, à posséder un pardessus muni de larges poches intérieures comme les Anglais savent les confectionner.

On retrouvera d’ailleurs, sans étonnement, la même nomenclature de lecteurs dans un bus que dans notre société en général : les femmes sont enclines à étrenner leur collection Arlequin, les jeunes, souvent étudiants, se partagent entre la lecture d’auteurs confidentiels ou du moins d’ouvrages dits de « contre-culture » et l’étude de classiques millésimés, les personnes plus mures se réconfortent avec des auteurs établis et chevronnés.

La France est et reste le pays des liseurs. Notre pays va même jusqu’à affréter des bus transformés en bibliothèque. Voilà bien une preuve de la vigueur de nos mouvements littéraires (1).



(1) Jeu de mot préféré à celui de "transport amoureux" (Cf. arrêt suivant ...)